Episode 2 :

L'engagement politique

8 décembre 2018

Après des mois de préparations et de rebondissements, nous voici au jour de l'événement. Nous y étions et nous en avons profité pour poser quelques questions au Général Didier Tauzin quant à ses motivations.

Q : Vous vous êtes consacré au Cœur Sacré de Jésus et au Cœur Immaculé de Marie, pourquoi cette démarche ?

DTz : C'est une démarche personnelle qui me tenait à cœur et que je considérais comme un passage obligé pour pouvoir aller plus loin dans mon engagement politique. 

Je fais partie de ces gens qui considèrent que la France et le monde sont à un tournant de l'histoire. Quel que soit le nom qu'on lui donne, il s'agit bel et bien d'une guerre entre le bien et le mal. A chacun d'y mettre ses propres définitions et de choisir son camp.

La Consécration

"Lorsque je commandais le 1er RPIMa, j'ai consacré mon régiment au Christ-Roi.

Je l'ai fait à titre privé pour ne pas l'imposer ; je ne me sentais pas le droit de l'imposer." 

Didier Tauzin.

Q : Avec cette consécration, doit-on comprendre que vous souhaitez établir un Etat catholique de France ? 

DTz : Non, considérer le Christ comme le Roi de France n’oblige en rien à adhérer à la théocratie. Au contraire, je suis intimement persuadé que la Bible elle-même s’oppose à ce système.

La théocratie exige que Dieu soit le chef d'Etat et que les lois temporelles soient totalement imprégnées de cette théocratie. Cela ne correspond pas du tout au christianisme. La Bible, au contraire, défend une certaine forme de souveraineté du peuple, certes soumise à la Volonté Divine mais libre et éclairée. « Ecoute Israël, tu as le choix entre la vie et la mort...choisis donc la vie ». Dieu ne s’impose pas dans l'Histoire, il ne s’imposera pas non plus en politique. Cela assoit religieusement une forme de souveraineté du peuple à laquelle je suis personnellement très attaché.

 

"La religion catholique demande l'adhésion des personnes. Aucun pouvoir politique n'a le droit d'obliger quelqu'un à aller à la messe tous les dimanches."

 

Didier Tauzin

Q : Certains de vos opposants vous accusent de vouloir revenir sur le caractère laïc de la France, est-ce le cas ?

DTz : La Nation doit être laïque au sens de la "Grande Charte de France" que mon équipe et moi avons élaborée.

 

 

La laïcité n’est ni la séparation du spirituel et du temporel ni leur confusion. Elle repose sur la distinction des deux et s'exprime dans leur coopération. Ainsi conçue, la laïcité offre un cadre pacifique et complet au développement intégral de l'être humain, lequel est de la responsabilité de chaque personne. Le spirituel et le temporel sont complémentaires et font partie du même tout : la création. Cette origine divine les fait converger vers Dieu, ils doivent donc travailler ensemble pour le bien de l’être humain parce que, dans le plan de Dieu, l’être humain a une destinée insondable. A nous de faire en sorte qu’ils se complètent, de les vivre comme des compléments.

 

Plaçons-nous à un niveau politique et laissez-moi illustrer mon propos en reprenant une position défendue par le sénateur Michel « la loi - nous dit-il -  est l’expression d’un rapport de force », donc opposition donc conflit donc loi du plus fort. Si la loi conçoit la vie comme une opposition permanente, la politique conduira indubitablement aux guerres productrices d'esclavage : "malheur aux vaincus ! ". Mon père qui a fait 16 ans de guerre les armes à la main me disait « n’oublie jamais qu’un ennemi vaincu est un frère malheureux », il n’était pas très catholique mais était confronté à la réalité et était arrivé par le bon sens du terrain à la même conclusion.

La "loi du plus fort" est une erreur constante qui se répète depuis la nuit des temps. C’est l’histoire des nations tout simplement, le plus fort opprime le faible qui, un jour, deviendra le plus fort et opprimera à son tour. Tant qu’on concevra la politique comme un rapport de force, on reproduira toujours les mêmes erreurs menant aux conflits.

On oppose tout aujourd'hui au lieu de considérer d'abord la complémentarité. C'est moins vrai que dans les années 70-80, mais beaucoup trop encore. C'est un reste de marxisme que nous ne parviendrons pas à éliminer tant que nous resterons dans une culture soixante-huitarde. On oppose toujours tout : homme/femme, vie/mort, etc. Bien sûr des oppositions existent, mais il est toujours plus sage, constructif et pacifiant de privilégier les complémentarités et cela de manière volontariste et dans la continuité. Tant que l'on n'appliquera pas ce principe  en politique, on favorisera toujours la division au détriment de l'unité, le pouvoir du plus fort sur le plus faible, du riche sur le pauvre, etc.

"Jésus enseigne d’abord pour notre épanouissement personnel, pour participer à celui des autres, famille, enfant, société...et pour l’épanouissement de tout le corps social, selon le christianisme nous devons servir. Servir ! Le service étant dans Sa pensée, l’une des formes ou peut-être LA forme la plus éminente de l’amour, amour entendu au sens de volonté de faire ce qui est « bien, bon et juste pour l’autre » par exemple pour la Nation. L’amour, au sens chrétien, devrait être le moteur essentiel d’un chef dans sa vocation du chef politique de servir la nation.

Au cours d’un colloque au Liban, un poète Tunisien m’a fait cette remarque qui a été une véritable révélation pour moi, « je crois – m’a-t-il dit - que vous ne percevez pas très bien la divergence fondamentale qu’il y a entre la culture et donc la politique musulmane, et la culture et donc la politique chrétienne, pour nous le chef domine, il est vraiment chef quand il est costaud, plein de femmes, plein d’argent et éventuellement quand il fait couler le sang. Tandis que chez vous le chef est un serviteur ». Ce poète m’a donné le sens profond de cette parole de Jésus « Je suis le maître, je suis venu vous servir ». Un musulman !

Son approche est la bonne, et nous sommes bien là au fin fond de notre culture politique."

Jean 13:13
Vous m'appelez Maître et Seigneur; et vous dites bien, car je le suis.

 

 

Matthieu 20
27et quiconque veut être le premier parmi vous, qu'il soit votre esclave. 28C'est ainsi que le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs.

Lors de la guerre civile rwandaise, Didier Tauzin alors à la tête du 1er RPIMa, a offert une messe à des milliers de réfugiés.

(voir en bas de page)

Q : Peut-on envisager de diriger la France sur les bases du christianisme ? Ne craignez-vous pas les rejets ?

DTz : Je suis bien conscient qu'il y a un risque important de rejet par certaines personnes et pour la plupart de bonne foi - si j'ose dire - mais également par ceux qui combattent systématiquement tout ce qui ressemble à un chrétien. 

Pourtant, c'est bien souvent juste une question de compréhension personnelle des mots.

Si, lors de cet entretien, je vous parle avec des mots chrétiens, c’est parce que vous êtes une association catholique. Si nous voulions parler en termes exclusivement politiques, nous parlerions des cinq principes qui doivent nécessairement être développés : le bien commun, la subsidiarité, la responsabilité, la solidarité et la liberté. A cela il faudrait ajouter l'obligation pour le chef d'être prêt à se sacrifier et parler de son devoir  de toujours être au service de ceux qui sont sous sa responsabilité. Présentée ainsi, la politique permet l'adhésion d'un grand nombre de personnes. Pourtant, toutes ces notions nous viennent directement de l’enseignement de Jésus, transmis par l’Histoire et la culture françaises. Rien de plus, rien de moins. Qu'on le veuille ou non c'est notre héritage, et il est chrétien !

"Qui, dans un monde civilisé, revendiquerait le droit de tuer, de voler ? Personne ! C'est du bon sens qui nous vient directement du Décalogue. Que l'on parle des 10 Commandements ou juste de "droits naturels", on parle de la même chose, en utilisant simplement des mots différents et des courants de pensée différents. "

Didier Tauzin
 

Saint Michel, patron des parachutistes.

"En 1981, par une nuit vraiment noire, j'effectue un saut d'entraînement au nord de Saint Pierre à La Réunion. La zone de saut est un lieu désertique, couvert très majoritairement par des rochers et des cactus géants et quelques filaos qui sont des arbres locaux, un petit bosquet d'une dizaine d'arbres en bordure de la zone de saut.

 

A la sortie de l'avion, mon parachute dorsal se met en torche. Je tire sur la poignée du ventral….qui se met également en torche !

 Cette fois-ci je ne peux éviter la chute mortelle. J'avais 30 ans. Jeune converti, j'ai juste dit "Saint Michel, à toi de jouer".

 Après une chute  de 300m, j'ai traversé la cime des arbres et me suis retrouvé accroché aux branches ! Sans blessures, sans même des égratignures, vivant et entier !

Je ne savais pas à quelle hauteur du sol j'étais, J'ai donc laissé tomber mon casque pour l'estimer….pas plus de 50 centimètres du sol ! Les arbres auraient mesuré 2 mètres de moins, je me tuais ! Du grand Saint Michel ! La probabilité d'atterrir dans ce bouquet d'arbres est tout simplement quasi-nulle !

Didier Tauzin
 

RWANDA :

Je demande Justice pour la France et ses soldats !

éditions Mareuil.

 

Chapitre IX : Une messe sur un Golgotha. (p.137 et s.)

Avec l'aimable autorisation de l'auteur.

     Après ces premiers instants de très forte émotion et de grand bonheur, je demande à ce que les Anciens se rassemblent auprès de moi. Je remarque que beaucoup portent leur chapelet autour du cou. Cette coutume, prise par les chrétiens lors de l'évangélisation par les Pères blancs pour témoigner de leur engagement auprès de leurs frères rwandais encore adeptes de la religion traditionnelle, avait été abandonnée par beaucoup depuis des années. Que mes interlocuteurs aient renoué avec ce geste des origines du christianisme rwandais me fait penser que la fausse pudeur si dévastatrice ne tient plus quand on est dans le dénuement le plus total et que l'on ne sait pas, en se réveillant le matin, si on ne sera pas assassiné dans la journée, et en se couchant le soir dans la fange des camps si on ne le sera pas dans la nuit. "Lève-toi chaque matin comme si tu devais mourir martyr avant le soir !" disait le père de Foucauld dans son ermitage de Tamanrasset où il fut assassiné par les islamistes de l'époque. Mes interlocuteurs n'ont sans doute pas lu la vie du père de Foucauld… Aujourd'hui, je pense aussi que ces pauvres bougres se plaçaient par ce geste sous la protection de la Vierge Marie dans les moments particulièrement dramatiques qu'ils vivaient.

      Une douzaine d'Anciens sont assis dans l'herbe autour de moi. Sauf Charpentier et Joubert, qui sont assis avec nous, les autres paras surveillent discrètement les soldats des FAR. On ne sait jamais...

La conversation s'engage. Je demande bien sûr à ces gens ce qui leur manque le plus. Ils sont dans un tel état de dénuement, de malnutrition, de saleté, de maladies, que je m'attends à une longue liste… Ils se regardent un instant et la réponse vient de celui qui semble leur porte-parole : UNE MESSE !

     "Vous voulez une messe ?!"

Tous, opinant vigoureusement du chef : "Oui ! Nous n'en avons pas eu depuis trois mois !".

     Je n'en reviens pas ! Ils n'ont rien que de la souffrance et des larmes depuis des mois ; ils viennent tout juste, par notre arrivée, de sortir de l'enfer auquel ils ont survécu ; ils ont besoin de tout pour leurs corps...et ils demandent une messe !

     Quelle leçon le "catholique pratiquant" que je suis prend ce jour-là, à l'orée de ce camp de miséreux, pouilleux, affamés et puants, par ces squelettes ambulants et voués, ce matin encore, à une mort quasi certaine, découpés en rondelles à coups de machettes ou tirés comme des lapins ! Une leçon pour la vie entière ! Une leçon de vie aussi et surtout !

Chaque fois depuis lors - et c'est souvent ! - que j'ai revécu ces instants en pensée, j'ai murmuré cette prière de Jésus que rapporte l'évangéliste Matthieu au chapitre 11, versets 25 à 27 : "Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre ! Ce que tu as caché aux sages et aux intelligents, tu l'as révélé aux tout petits", et je me suis surtout souvenu de ce que le même Jésus dit : "L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de la Parole de Dieu" !  Merci, amis réfugiés de Nyarushishi, de m'avoir vissé cela dans la cervelle et dans le cœur… Et Dieu fasse que je n'oublie jamais votre leçon et votre témoignage.

      Emu à la limite des pleurs, je leur réponds : "Vous aurez une messe dimanche ; je m'y engage !".

En cet instant, je ne sais bien entendu pas comment je vais honorer cette promesse. Où trouver un prêtre dans ce pays livré à l'anarchie ? Y a t'il même des prêtres encore vivants dans la région ? Je ne peux tout de même pas la célébrer moi-même, cette messe ! Et le premier aumônier militaire français est à Bangui… Nous sommes jeudi, j'ai deux jours pour trouver un prêtre...

    Du coup, ne reculant devant aucune promesse intenable, je demande s'il y a des protestants….Il y en a ! Je promets donc de trouver aussi un pasteur ! Certains jours, il faudrait m'enfermer..

Le lendemain, parmi toutes mes occupations, et elles sont nombreuses, je prends le temps d'aller rencontrer l'évêque de Cyangugu. D'abord interloqué par cette demande à laquelle lui non plus ne s'attendait pas, il accepte très vite. Il me promet un prêtre pour le dimanche vers 10 heures au camp de Nyarushishi, et essaiera de m'envoyer aussi un pasteur. Je calme son inquiétude pour leur sécurité en lui disant que je participerai personnellement à la messe et que mes paras seront aussi présents, prêts à toute éventualité, mais je suis intimement persuadé que ses craintes n'ont aucune raison d'être, bien qu'elles soient compréhensibles étant donné les massacres qui se sont déroulés dans la région.

    Le dimanche peu avant 10 heures arrivent, dans une voiture "hors d'âge" et de suspensions, le prêtre et le pasteur. Tous les deux hutus pour célébrer, l'un la Sainte Messe, l'autre la Sainte Cène, pour ces réfugiés tutsis.

    

       Le pasteur va s'installer dans la vallée et je vois se rassembler autour de lui quelques dizaines de personnes.

     Le prêtre, lui, installe un autel de fortune sur le point le plus haut, une colline parsemée comme toutes les autres ici de fosses communes dont parfois, émerge un bras décharné ou un pied. Autour de lui se rassemble une foule impressionnante. Je n'ai vu plus de monde à une messe qu'à Lourdes et à Reims pour des visites de Jean-Paul II. Ce prêtre est très jeune, petit de taille, frêle, mais la flamme de la foi se lit dans ses yeux, son visage est rayonnant, déterminé, beau. Il est d'évidence habité par son sacerdoce et par Celui à qui il a consacré sa vie. Nulle crainte dans son attitude, mais beaucoup de douceur et de compassion pour ces hommes, femmes, enfants, qui ont tant souffert. La blancheur de son surplis presque neuf tranche terriblement sur la noirceur de la foule vêtue (vêtue !?) de guenilles affreusement sales.

     Je m'installe à quelques pas de l'autel. Mes paras sont là, armes pointées vers le sol comme il se doit, mais prêts à toute éventualité, épars dans cette foule. Ils n'auront bien sûr pas à intervenir.

     Une équipe de journalistes de je ne sais quelle radio est là aussi, qui s'ennuie ferme, d'autant plus que le prêtre célèbre la messe en kinyarwanda.

      Pas plus que ces journalistes je ne comprends le kinyarwanda, même si j'en ai appris quelques mots au cours de mes séjours précédents. Mais je participe à cette messe comme à nulle autre, fasciné par cet instant hors du temps, par ce petit prêtre hutu si calme, appliqué, fervent, ce petit prêtre hutu qui célèbre la messe pour des Tutsis, ses frères en Jésus-Christ. Sur cette colline ensanglantée où Satan, en haine de l'homme à qui Dieu propose de devenir dieu, a empli de sa haine de pauvres bougres d'hommes (p.141) et les a jetés sur d'autres pauvres bougres d'hommes, ce petit prêtre offre au Père de tout miséricorde le Corps et le Sang qui lavent toute faute, même celles qui ont été commises ici, par des chrétiens contre d'autres chrétiens. Ce petit prêtre à lui seul rétablit l'ordre de l'univers : Dieu, créateur et seul souverain des univers, infiniment bon et miséricordieux, est encore et toujours vainqueur du mal. Alors que, dans l'éternité où nous sommes déjà tous, Hutus et Tutsis, massacreurs et massacrés, sont d'ores et déjà réunis dans le cœur du Père, réconciliés, Satan écume de rage, vaincu par ce petit prêtre hutu… La haine qui l'habite monte à son paroxysme devant ce spectacle et devant ce petit prêtre de rien.

     Restent gravés dans ma mémoire les milliers de visages décharnés aux yeux encavés qui se lèvent vers l'hostie consacrée, élevée à bout de bras par le petit prêtre hutu pour ses frères tutsis, la ferveur, la densité inimaginable du salut de paix - Amakuru (la paix soit avec vous !) crie presque le petit prêtre hutu à ses milliers de frères tutsis ; Ni méza (et avec ton esprit !) crient les milliers de Tutsis à leur frère en Jésus-Christ, le petit prêtre hutu. Et cette interminable procession de communion, ces milliers de Tutsis venant recevoir de ce petit prêtre hutu le Corps et le Sang du Ressuscité ! Ce n'est qu'aujourd'hui que je me pose la question : "comment ce prêtre pouvait-il avoir apporté assez d'hosties pour tout ce monde ?". Nous aurais-tu, Seigneur, favorisé d'une "multiplication des hosties" ?Je ne le saurai que lorsque je serai près de Toi, mais un tel geste de tendresse à l'égard des pauvres parmi les pauvres te ressemblerait bien !

     Je considère comme l'une des plus grandes grâces de ma vie d'avoir vécu une telle messe, sur cette colline où tant de pauvres hères avaient été massacrés, sur ce Golgotha ! Et j'y vais très souvent, en pensée, sur ce Golgotha !

     A ma connaissance, il n'y avait pas d'autres journalistes que cette équipe radio. C'est très bien ainsi : nous étions environ 6000 chrétiens dans l'intimité de notre Dieu, sans témoin ou presque.

     A la fin de la messe, les Anciens, suivis de beaucoup d'autres, viennent remercier le petit prêtre hutu.

     Puis, je demande à ce dernier de repartir vers Cyangugu, informer son évêque du bon déroulement de cette messe. Il me dit qu'il ne veut pas rentrer mais visiter les chrétiens de la zone. Comme je lui fais valoir qu'il sera en danger de mort et que je ne peux pas assurer sa protection, il me dit qu'il s'en remet à Dieu, que c'est son devoir de prêtre...

         Il n'est jamais rentré à Cyangugu.

     Il m'a été rapporté, quelques jours plus tard, que son corps avait été retrouvé au bord de la piste de latérite, affreusement mutilé. Je ne sais bien sûr pas pourquoi il a été ainsi assassiné, et je ne le saurai jamais. Peut-être tout simplement parce que sa voiture "hors d'âge" et de suspensions avait intéressé quelque truand...

     Dans mon for intérieur, je crois qu'il a été assassiné par des soldats des FAR ou par des Interahamwé informés par les soldats témoins de la messe, parce qu'il était prêtre et qu'il avait osé célébrer une messe au cours de laquelle tant d'ennemis mortels d'hier s'étaient retrouvés frères en Jésus-Christ, s'étaient réconciliés dans la communion au Corps et au Sang du Dieu fait homme pour qui il n'y a ni Hutu ni Tutsi mais seulement des enfant de Dieu. Si c'est le cas, ce petit prêtre hutu est, selon moi, un authentique martyr du sacerdoce : il a consenti au sacrifice de sa vie pour répondre à un élan intérieur qui lui commandait de porter le Christ sur les routes très mal famées autour de Nyarushishi, alors qu'il aurait pu rentrer à Cyangugu sous notre protection, tranquille après avoir rempli la mission que lui avait donnée son évêque.

     Petit prêtre hutu qui as célébré une si merveilleuse messe pour tes frères tutsis malheureux à Nyarushishi et qui as donné ta vie pour porter à d'autres malheureux ton et mon et leur Dieu, sois auprès du Père, le protecteur de ton malheureux pays !

     Mes frères chrétiens du Rwanda, que vous soyez tutsis ou hutus, priez ce petit prêtre de Jésus-Christ qui, ce jour-là, n'était ni hutu ni tutsi, mais seulement prêtre de Jésus-Christ, et qui a consenti au martyr pour continuer la mission de réconciliation que Dieu lui avait donnée ! Et renouvelez l'acte important du Mwami Charles Mutara Rudahigwa qui, le 27 octobre 1946, consacrait le Rwanda au Christ-Roi en ces termes : "Seigneur, faites que les hommes du Rwanda aiment leur pays ; qu'ils s'appliquent à le faire progresser et y fassent régner cette paix que vous avez apportée au monde ; qu'ils rejettent loin d'eux les erreur et les vices du paganisme pour suivre facilement votre voie… Que tous les chefs gouvernent le pays dans la justice ; que tous leurs jugements soient impartiaux… Qu'ils abandonnent toute tromperie, toute rancune et toute haine…" (Alexandre Anoux, Père blanc, Les pères blancs aux sources du Nil (Rwanda) Librairie Missionnaire, 1953.

     Je sais que ce témoignage que je viens de rendre ne correspond pas à ce qu'il est coutume d'affirmer sans nuance sur le comportement des religieux rwandais, et plus largement des chrétiens, pendant cette période. Peu m'importe ! Mon témoignage est véridique.

     Il est trop facile, et terriblement injuste, de condamner tous les prêtres et les religieux hutus au prétexte que certains, c'est vrai et dramatique, ont participé aux massacres. Il y eut aussi de véritables héros parmi eux, comme parmi les laïcs, et vraisemblablement beaucoup plus que de génocidaires. Beaucoup, j'en suis certain, martyrs inconnus des hommes pais pas de Dieu, ont payé le prix du sang pour avoir, au nom de Jésus-Christ, résisté à la tentation de participer à la folie meurtrière et ainsi sauver leur peau, pour avoir protégé des personnes menacées, quelle que soit leur ethnie.

     Il est malheureusement dans l'ordre des choses que les quelques professionnels de l'antichristianisme fassent de cas particuliers une généralité ; pour eux, tous les moyens sont bons, même le mensonge et la calomnie, pourvu qu'ils salissent le christianisme. Et "Monsieur et Madame Tout-Le-Monde", moutons de Panurge qui ne veulent que brouter tranquillement et sont donc peu enclins à se poser des questions et même à en poser à ceux qui pourraient les éclairer, colportent d'un air entendu ces mensonges selon lesquels tous les chrétiens rwandais se seraient transformés en tueurs, parce que quelques-uns l'ont fait.

     Une telle attitude contribue à mettre des obstacles à la si difficile mais si nécessaire réconciliation, qui suppose de faire la vérité sur tous ces événements, toute la vérité sans parti pris ethnique ou idéologique.

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